Texte de Vincent De Raeve


Voici un autre récit de la marche du 23 :

Marcher. La circulation ne rassure pas. La ville nous regarde étrangement.

S’arrêter devant le bureau de chômage. Dénoncer, une fois de plus, les terribles mesures qui vont exclure, dans quelques mois, des dizaines de milliers d’humains de leur dignité.

Reprendre la route. Aller à la rencontre des demandeurs d’Asile. Découvrir une autre réalité. Dans ma ville mais à l’autre bout du monde. Les quitter, arpenter le bitume.

Arriver dans une gare. Regarder passer les trains, tant qu’il en reste.

Un pas devant l’autre, gamberger un peu. Me dire qu’avoir invité tant de gens à nous rejoindre, y avoir beaucoup travaillé, et être 40 à marcher, est très bon pour travailler son humilité. Et sa détermination.

Marcher toujours, en compagnie d’autres, et penser que ce que nous vivons, collectivement, est modeste et génial à la fois. Y avoir cru à quelques reprises. Fort.

13 heures. Non. 14. Nous sommes en retard. Ou à l’avance. Allez savoir. Manger un crapuleux sandwiche fromage de ferme – terrine maison – choux rouge – carottes râpées – vinaigrette audacieuse , préparé par un sacré ami qui voit clair.

Ecouter un agriculteur, mains calleuses et sourire au visage, nous raconter son lent et patient combat pour réintroduire des céréales anciennes, les sélectionner patiemment. Exactement le contraire des œuvres de monsanto.

Découvrir, chemin faisant, d’improbables illuminés créateurs d’une épicerie solidaire. Puis d’un réseau de distribution court producteurs-consommateurs qui fournit chaque semaine à 300 familles un panier de légumes et de fruits.

Et comme cela ne suffisait pas, toujours illuminés, ils y ont adjoint une monnaie locale nommée Epi, instrument à relocaliser l’économie.

Des fous. Qui ont créé 8 vrais emplois. Qui ont construit ces pépites sur base des besoins criants de gens tus.

Des fous, qui ont construit ces pépites sans même les inclure dans un plan quinquennal d’éducation permanente.

Marcher à nouveau. Mais là, dans les bois. Une source vive et limpide. Y boire. Parler avec des gens que je croyais connaître un peu. Les découvrir. Riches de valeurs et fauchés d’argent.

Puis, se laisser distancer. Silence. Rencontrer à nouveau ses pas. Du silence. Renouer le rythme.

15 kilomètres dans les jambes. C’est bon. Les muscles chauds. Fin du périple. Un ancien lavoir. Pourquoi ancien ? Un lavoir. Tremper ses pieds meurtris dans l’eau glacée . Le soir. Une potée gaumaise ou une lasagne végétarienne. Raison, saison, région. Quelques bières locales.

Un spectacle. La valse à militants. Des rires, des larmes, de la lutte, des humains qui sortent leurs tripes, fragiles et magnifiques, des gens qui se transcendent, qui livrent un message. Des gens qui osent. Chapeau à eux. L’éducation populaire qui s’incarne.

Une bonne fatigue qui me prend.

Demain, un pas devant l’autre dans le nord de la province.

Le secteur marcheur a de l’avenir. Je l’espère de tout mon cœur.

Vincent De Raeve