Texte de Paul Hermant


Paul a été un des architectes des marches des Acteurs des Temps présents. Lors de la dernière journée, le samedi 26, à Namur, il a lu ses impressions de marche. Voici ses mots :

Alors, qu’est-ce que j’entends ? Seulement quatre jours de marche et déjà ils font « marche arrière » sur les exclusions du chômage ? Bien joué, la marche, les marcheuses, les marcheurs, les actrices, les acteurs. Ah ça…

C’est donc pour ça qu’on a marché ? C’est donc pourquoi qu’on a marché ?

Steven et Kevin, 23 et 19 ans, on va dire, en route de Barvaux vers Melreux, Hotton, et qui me demandent combien on fait de kilomètres ce matin. Neuf kilomètres, je pense. Oh, ça va. Hier, on en a fait dix pour aller au CPAS. Et tout de suite, vous savez pourquoi vous marchez…

Gilles, devant les vitres déjà sales mais toujours opaques de chez Thermic à Couvin, poêlerie fermée depuis quelques semaines, un colosse métallo dont la voix s’éraille et s’embrouille tandis qu’il fait le compte des années qui ne passeront plus. Et tout de suite, vous savez pourquoi vous marchez…

A Verviers, tandis que la colonne a atteint le quartier de l’Abattoir, sorte de zone sortie du regard de tous où l’on ne s’aventure que muni des préjugés les plus effrayants — c’est-à-dire qu’on n’y va même plus — Christian prenant le micro, dit : « On dirait que le progrès, c’était hier ». Et tout de suite, vous savez pourquoi vous marchez…

A La Louvière, devant les ruines de chez Boch, sorte de géant désossé, entendre Jean-Jacques, autre sorte d’albatros, 35 ans de faïence et d’assiettes, et à son côté le conservateur du futur musée de la céramique qui se dresse déjà aux cotés des restes de l’industrie et apprendre que ce musée, ce lieu culturel, ira de pair avec la remise sur pied d’une entreprise de faïencerie, nouvelle nouvelle, chose inentendue, inattendue qui surprend même Jean-Jacques dont le visage s’éclaire. Et tout de suite, vous savez pourquoi vous marchez…

Il y a quelques années, le médecin généraliste que je visitais me demanda si je marchais. Bien sûr, lui dis-je, je me déplace assez souvent à pied. Je fais mes courses à pied, si j’ose dire. Je vais au cinéma. Je vais au musée. Ah, non, me répondit-il, ce n’est pas ça, marcher. Marcher, ce n’est pas aller d’un point à l’autre. Marcher, c’est partir. Marcher, c’est quitter. Marcher, c’est penser. Marcher, c’est partager ce qu’on ne sait toujours pas de soi et ce qu’on ne connaît pas encore des autres. La marche a ceci de particulier qu’elle ne fait qu’une chose : elle se marche. Elle n’a pas d’autre usage, si même elle a beaucoup d’ambition.

« Il faudrait », a écrit Henri Thoreau, le père de l’écologie, le saint patron des marcheurs, « il faudrait marcher comme des chameaux, le seul animal qui, dit-on, rumine en marchant ». Autrement dit, le seul animal qui, en marchant, continue de faire son travail. Qui continue donc à tenir sa place. C’est cela, marcher. C’est trouver sa place en la déplaçant. Marcher, ce n’est pas aller d’un point à l’autre. Marcher, c’est aller d’un point vers l’autre. J’ai compté : ensemble, dans toutes les marches de ces quatre jours, autant que nous étions, nous avons ensemble parcouru environ 9.600 km. C’est-à-dire que nous sommes allés de Namur à Persépolis. Et que nous en sommes revenus…

En chemin, nous avons donc ruminé, nous avons fait le boulot. Entre gens de fer et gens de terre, entre gens de culture et d’agriculture, travaillant à associer des idées : comment se parle-t-on entre métallos et assistants sociaux, entre comédiens et allocataires sociaux, entre travailleurs avec et sans emploi ? Comment associe-t-on ces associations ? Et ces ouvriers visitant un potager coopératif et qui demandaient : « Comment expliquez-vous que nous qui vivons à quelques kilomètres, nous n’étions pas au courant que ça existait ? », ces ouvriers-là posaient d’emblée la bonne question : comment se fait-il que nous ayons accepté de vivre et de faire une société dissociée où les actes des uns ne sont pas communiqués aux idées des autres, où l’on passe son temps à construire des murs qui n’ont pas d’oreilles, où l’on s’efforce de bâtir des catégories et des disciplines de plus en plus étanches entre elles, de sorte que les luttes et les combats des uns sont ignorés des malheurs des autres, parce que si l’Union Fait la Force, Diviser c’est Régner et que les divisions sont toujours plus simples à effectuer que les additions. Ou les multiplications.

Nous avons donc fait le premier pas. Nous avons commencé de tisser la toile. Nous avons commencé à faire réseau. Que disaient d’autre Roxanne, Yvon, Christine, Thierry, Sarah, Nico, Philippe, Luc, Kathy et celles et ceux qui ont dit ici ce qui s’était dit là-bas ? « L’improbable qui devient possible entre des gens improbables » a dit Thierry. « On a vu des gens debout », a dit Yvon. « J’avais oublié qu’il existait de la richesse », ai-je entendu dire Nico. « Le croisement n’est pas simple, a dit Christine, mais quand ça marche, ça marche. Nous avons un peu de suc, il va falloir nous occuper de nourrir les racines ». « On a créé un commando de choc » a dit Philippe. « On a montré qu’on pouvait reprendre la rue » a dit Roxana ou Sarah. « On s’est porté les uns les autres » a dit Sarah ou Roxana. « Voici la modestie de l’ambition » a dit Yvon pour Vincent qui ajouté : « Nous sommes le secteur marcheur », mais il y a aussi le secteur non marcheur »… « Il faut aller le chercher », comme disait Christine…

Alors, les ambitions modestes de ces marches sont-elles atteintes ? Certains esprits chagrins diront que nous étions entre convaincus. Moi je pense que nous sommes désormais entre convaincants. Bien sûr, ceci est un premier pas. Mais, en marchant, nous avons fait mouvement. Et c’est bien un mouvement que nous sommes en train de créer. Un mouvement qui soit populaire sans être populiste. Un mouvement qui soit intelligent sans être élitiste. Pour cela, évidemment, il nous faudra ne pas mesurer nos pas. En signant la Charte, nous avons, chacune et chacun, pris l’engagement de la durée. Le mouvement durable, c’est nous… Nous avons devant nous une page blanche. Certains prétendent l’avoir déjà écrite, mais ce n’est pas vrai, nous voyons bien que l’encre s’efface au fur et à mesure… Ah ça, Luc, dans le Namurois, disant : « Nous sommes ici pour transformer des cailloux en pépites » : c’est ça. C’est exactement ça !Une marche suppose un escalier. N’importe quel menuisier, n’importe quel architecte vous le dira. Nous avons construit la marche. A nous l’escalier !

Une des choses qui m’ont frappé lors de nos marches, c’est qu’on ne m’a jamais demandé : « Qu’est-ce que vous allez faire après ? ». On m’a dit : « Qu’est-ce qu’on va faire après ? » On m’a dit : « Qu’est-ce que nous allons faire après ? ». Ce nous, c’est le nous du peuple à qui l’on a fait croire qu’il n’était jamais qu’une population. Alors voilà, tout ça, c’était juste pour vous dire : nous allons gagner.

Il paraît que Gandhi a dit, mais ce n’était peut-être pas Gandhi, mais peu importe que ce soit Gandhi ou pas Gandhi, enfin quelqu’un a dit : « D’abord on vous ignore, ensuite on vous raille, après on vous combat et, à la fin, vous gagnez » ! Que du bonheur ! Que du bonheur commun !

Paul Hermant